Confessions d’un Z’magri : Premier pas dans l’écriture (1)

souvenirs z'magri

2013 s’achève lentement, l’hiver frappe à la porte et nous apporte son lot de déprime et son ambiance froide, humide et terne.

Je vis en Belgique, un petit pays qui marque la fracture entre l’Europe méridional et l’Europe du nord.

Et comme tout le monde ici je suis d’origine marocaine.

Mes parents ont quitté le soleil, la faim et la misère pour venir chercher ripailles et émoluments dans une Europe « Baby Boumée », juste une dizaine d’années avant la fin des 30 glorieuses. Vous savez, comme ces invités qui retardent sciemment leur arrivée dans l’espoir d’attirer l’attention.

Mon père a fondu du verre dans les usines Henricot puis a macéré du houblon dans une brasserie bruxelloise et ma mère a fait des ménages, de ménages en ménages et sur le chemin du ménage elle faisait les courses.

Nous sommes 5 frères et sœurs et je suis le dernier.

C’est bon d’être le dernier, ça vous laisse le temps d’observer et d’anticiper les coups durs et je puis vous assurer qu’en terme de coups durs on s’y connait!

2 frères toxicos ça bouscule la trajectoire de votre enfance puis de votre adolescence quand ça ne vous la détruit pas.

Mes parents ne comprenaient pas, ou alors ils s’entêtaient à ne pas vouloir comprendre.

La came, l’héroïne c’est pas vraiment inscrit dans le patrimoine de la culture marocaine et pourtant lorsqu’ils étaient défoncés et que mon père pétait sa gueulante sur eux, je me disais au fond, malgré son analphabétisme et son air désintéressé il voyait clairement ce qui se tramait sous ses yeux. C’est juste que le décodeur merdait au nivau du signal de sortie.

Ma mère faisait office de rustine pour conserver ce semblant d’unité familiale aussi bancale que l’unité territoriale du bled. Mais chez nous les marocains ce qui compte le plus c’est ce que pensent les autres, alors pour ça on est prêt à se choper tous les ulcères et cancers pourvu qu’on ne médise pas sur nous.

Et c’est ce qui s’est passé, ulcères sur ulcères son estomac est devenu une vraie passoire et ses remontées gastriques devenaient si virulentes qu’elle n’arrivait plus à se tenir débout lors de ses crises. Mais qu’importe, pour elle ce jeu « d’actor’s studio » dans lequel elle s’était vouée valait bien quelques trouées dans son estomac.

Originaires du nord du Maroc, nous sommes donc des têtes brûlées et dans le quartier ou nous vivions c’était un peu le clan des siciliens.

Il y avait les blacks du Souss à qui on faisait le sourire de conséquence mais avec lesquels une union potentielle par un mariage entre nos deux familles était de l’ordre de l’inimaginable. Mon père, habité par un racisme anti-noir marocain que j’ai mis du temps à comprendre. J’y reviendrai plus tard.

Il y avait les « Titaouinis » d’à côté de chez nous. Une famille de 9 gosses tous aussi tarés les uns que les autres. Leur père avait l’allure d’un vrai capo digne des « Corleone ». Et chaque année lorsqu’ils remontaient du Maroc une étrange odeur qui vous remplit d’un bien-être béa se dégageait dans la Mercedes 307, celle avec les rideaux sur les vitres latérales. Ils avaient des villas au Maroc mais leur mère fermait le frigo avec un cadenas.

En face il y avait une famille d’Algériens avec qui mon père s’était pris la tête pour une histoire de sable. Du coup interdiction formelle de tout échanges avec le mur de démarcation d’en face. N’empêche qu’avec mes sœurs et mon frère on avait élaboré un véritable circuit d’échange avec eux. J’étudiais avec une des filles de longues, longues séances de rattrapage jusqu’au jour où ma sœur a voulu jouer la téméraire en voulant épouser un des garçons ce qui a provoqué la fermeture définitive de la frontière et un énième ulcère à ma mère, non pas parce qu’elle était contre mais parce que mon père l’a tellement fait chier avec cette éventuelle union, qu’elle a fini par céder, ça lui a juste coûté une perforation de plus…

Je vous passe tous les détails politico qui se cachent derrière tout ce ramdam.

C’est que mon père était plus que patriote, plus que nationaliste, il était atteint de « chauvinite aiguë ». Pour lui le top du top de l’heureux (se) prétendant(e) c’était qu’il (elle) soit de Tanger et du quartier « Souk L Bqar » ou à la limite « Drissiya ».

Ce comportement de repli était encore plus prononcé lorsqu’il s’agissait de marocains au teint basané. Comme je vous le disais plus haut, il était habité par une réelle aversion du noir marocain. Cette aversion a peut-être son explication dans le rapport que mon père entretenait avec la monarchie marocaine.

D’origine rifaine, il n’a pas oublié le gaz moutarde qui, même s’il ne l’avait pas vécu, devait lui gratter le fond de la gorge.

Tout ce qui touchait ou adulait le palais l’insupportait viscéralement.

Les noirs marocains, il les comparait à la garde d’eunuques qui entoure le roi à chacune de ses sorties. Je l’entends encore vomir sur chacune des apparitions télé du roi :

« Ya l’A3bid » (Bande d’esclaves)

« Rakoum chfartiw l’Blad ya l’mssakhet » (Vous avez volé le pays bande tuuuuuuuuttttt censure :) )

Par contre il avait une admiration pour la monarchie belge en particulier Baudouin 1er mais ça je ne l’ai jamais vraiment compris.

Mon père était un solitaire jusque dans son cœur.

Des fois, il me prenait à part des heures durant à me raconter la même histoire avec les mêmes climax aux mêmes moments. Bourré d’anachronismes mais cohérent et avec systématiquement les mêmes coupables : les juifs et les USA.

Il n’a commencé à fréquenter la mosquée qu’à sa pension c’est à dire 2 ans avant d’être emporté par un AVC.

Assez pour avoir son ticket pour le paradis, mais pas assez selon lui, qui a vécu les 2 dernières années de sa vie dans les remords.

Pourtant, travailler dans le houblon c’était un signe d’ouverture, d’intégration Monsieur !! J’en fais pas assez ou j’en fais trop !

A ceux qui tiennent les discours moralisateurs il leur répondait par un  » Tezzzzz royale ».

Il picolait, comme un vrai maghrébin mon père, c’est-à-dire qu’il se défonçait la gueule sans même apprécier le goût de ce qu’il ingurgitait.

Lorsqu’il était bien saoul il s’isolait dans sa chambre et parlait, c’était souvent en rifain, je ne comprenais pas tout ce qu’il disait mais il évoquait souvent le nom de sa mère.

Des fois il pleurait.

Il nous aimait, on ne lui avait juste jamais expliqué comment le montrer.

Il s’est fait seul et priait le Seigneur pour que nous puissions avoir un parcours moins dur que le sien.

Il se dévoilait qu’à de rares moments qu’il ne fallait pas rater et là c’était merveilleux et rien que pour ça je l’aime.

Dans son regard c’était l’espoir qui s’éveillait dans ses yeux lorsque j’avais une bonne note. Lorsqu’à la réunion des parents, mes frères et moi étions sermonnés par les profs il nous engueulait mais au détour d’une phrase nous disait qu’il avait foi en nous et en notre réussite. Il ne demandait pas grand-chose, simplement que nous devenions des femmes et des hommes à même de choisir leur propre destinée.

Ma mère depuis le décès de mon père panse ses ulcères, avec un groupe de femmes qui ne rient qu’entre-elles.

Un de mes frères est décédé, d’une mauvaise came et l’autre est ici et là, à courir après la même came qui a emporté mon frère.

Ma sœur ne s’est jamais mariée, a deux enfants et accompagne ma mère dans ses délires très « select » et mon autre sœur, dont je ne vous ai pas encore parlé, vit ce que ma mère considère être comme le top du top de la réussite : elle et son mari se sont installés à Dubaï. Du coup on ne la voit plus souvent. Et même sur Skype, lorsqu’elle nous appelle pour l’Aïd, elle rit mais de moins en moins.

Quant à moi j’enchaîne les jobs intérim dans le secteur de la comptabilité et pour tout vous dire ça m’emmerde.

Lorsque je pose mes fesses au bureau, je ne fais qu’une et une seule chose : j’observe mes collègues. Je les scrute de la tête aux pieds, je hume leur parfum bon marché. Je me régale de voir leur têtes gominées.

Pas de style, aucune classe putain !

Leurs blagues de merde du lundi matin qui ne font rire qu’eux tu te les coltines toute la semaine.

Leurs allusions bêtes et racistes, sur les Arabes, les Flamands, les Roms, les Polonais …

Leurs petites vies bien réglées, leurs vacances à prix dégriffés à Djerba ou à Agadir.

Leurs vidéos de merde avec leur fille au cours de danse, qui s’efforce à être sur la gamme. Mais quand comprendront-ils que les blancs ne savent pas danser ?

Même leurs histoires de cul ne donnent pas franchement envie …

Ils sont fades aussi froid que le carrelage. Se plaignent tout le temps sur tout et sur rien.

A chaque fois ils m’invitent à leurs « pots » en me précisant qu’il y aura du jus d’orange pour moi …

Un jour j’ai craqué et m’y suis rendu. Comme je n’ai pas l’habitude de venir les mains vides j’ai pris 2 bouteilles de vin « marocain » et une bouteille de Chivas Regal.

Premier choc : Je débarque avec de l’alcool.

Deuxième choc : J’en consomme.

Du coup, il y eut comme des marques d’intégration plus marquées plus franches de la part de certains collègues qui se disaient au fond d’eux si fort que je pouvais l’entendre. « Lui ce n’est pas comme les autres … »

Mais une fois le degré de désinhibition atteint c’est devenu pathétique.

Dans ces moments là où tous vos repères disparaissent et que vous vous sentez isolé des vôtres, une piqûre de rappel est fortement recommandée. Pour ça j’ai un remède : la drogue ! Mais attention pas celles de mes frangins ! Moi je suis dans l’artisanat, le Bio.

Un bon joint, un thé à la menthe et les potes du quartier, pour lâcher cette pression.

Mes potes, c’est la famille et plus encore … Les potes c’est moi quand je suis moi !

Et cette voix qui s’allourdit et paraît si loin et si proche à la fois…

Dans le fond de la salle c’est le Barça qui joue et je peux entendre avec précision le roulement des dés sur la surface vitrée de la planche ou me confondre dans 2 discussions à la fois pour n’en suivre aucune au final.

J’ai faim ça tombe bien ils font de la bonne « Bissara » ici !

. »..T’es marocain toi ?, » dit-il !

Je lui réponds : « Je t’emmerde A L’Khraa » (merde)  » …

Mais ça, ça sera pour une autre fois !

Z’magri

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Posté par le 15/11/2013. inséré dans Notre Maroc. Vous pouvez suivre les réponses de cet article à travers le RSS 2.0. Les commentaires et les pings sont actuellement fermés.

11 Commentaires pour “Confessions d’un Z’magri : Premier pas dans l’écriture (1)”

  1. Diogéne

    J’ai beaucoup le style et la narration.Notre Z’magri est en mesure d’etre notre futur Camus(l’Etranger).Bon courage,l’ami

  2. Diogéne

    Je voulais dire:J’ai beaucoup aimé le style…….

  3. Rifain

    j’aime beaucoup. Bonne continuation….

  4. Guy Rougier

    Le style, le style… Évidemment que j’aime le style ! Mais ce que Z’magri raconte aussi me touche. C’est génial !
    Faut pas arrêter, hein !

  5. Nawal

    L anonyme qui ecrit comme notre Taher Ben Jalloune se promenant a Naples, il a expose une realite qui touche tous les marocains et marocaines en exil, et maintenant que le marche du travail et du logement ne fait qu animer le citoyen contre l esclave musulman dit: l arabe (soussis, rifains et kabyles), les sages dont les grands parents ont longtemps vecu entre l enclume et le marteau des teutons et des francs, ils en profitent encourageant tous les racistes contre l etranger et surtout les pauvres shleouhs – dits: les Nord africains (les demunis arabes). Les autres riches touristes khaligis, on ne souhaite qu etablir des lois obligeant leurs femmes et filles de ne visiter la belle Europe qu en Mini Jupes. Pour s entrainer et s hadapter a cette modernite et devenir vraiment democrates, les vrais arabes khaligis ont toute leur chance de s adapter pendant leur sejour chez le bon roi de tous nos shlouhs.

    Le Maroc d Amir al Mouminine n est qu un passage permettant une riche Alliance entre l Occident qui nous deteste et les gens de Medine qui n ont jamais aime Notre Cher Prophete – Salla Allahou aaleihi wassalem.

  6. ORTEGA

    Pour un début c’est plutôt réussi.
    Tout y est, tristesse, joie, humour c’st tout simplement beau..
    .

  7. ouadi

    la verité je vois bien le texte accompagné de dessin style BD avec beaucoup de fond et une bonne forme courage

  8. jadin

    Nous avons grandi dans la même rue!!! Nos parents sont pareils!!! Et si dans mes souvenirs les noms sont différents, leurs origines aussi, tous ces gens ont contribué à mon éducation…
    Merci pour cette plongée dans un passé où la famille était un monde et où parler à son voisin ouvrait la route vers le voyage… pas besoin de chercher un « bon prix » pour une semaine de vacances dans un pays dont on ne jugera que l’accueil hôtelier!!!
    C’était hier… les camarades de travail de mon père ont commencé par ne plus être seulement des Jean, Eugène ou Marcel, mais des Antonio, Giuseppe ou Enrique et devenir des Youssef, Mohammed et Ali…. Ils se respectaient au boulot, apprenaient à s’entendre en dehors; Maria, Angela,Margarita apprenaient des recettes à ma mère, il lui a fallut un peu de temps pour rencontrer Adda et Fatima mais le thé à la menthe elle l’avait appris avec Youssef, qui lui parlait tant en le préparant de sa femme Jamila…
    Il y aurait tant à dire!!!!

  9. Fouad

    Une bouillabaisse littéraire bien épicées servie bien froide qui doit sans aucun doute rendre jaloux les gon-couillonnés de l’Académie Française. Félicitations et Bonne chance.
    Où peut-on commander ce livre ? Merci

  10. ismael

    une copie caricaturée de Mohammed Choukri, mais Ça va on commence d’en bas

  11. Julie

    Je suis d’accord avec Ouadi. J’ai vécu la même chose : la connerie de collègues, qui n’étaient que temporaires pour moi, avec un racisme dissimulé pseudo humoristique avec des « je plaisante », accompagné d’un machisme dégeulasse. Surtout, le plus triste, là-dedans, une collègue musulmane, destinataire et prise à parti de ces « pseudo-blagues à vomir ». Elle plaisantait avec eux, mais je sentais bien le rire jaune, pour l’avoir partagé avec elle. Pourquoi accepter ça ? Pour se faire accepter dans la société française (à vomir aussi en ce moment), pour garder son boulot ? Je n’étais pas assez proche pour en parler avec elle .Dommage.. Chouette récit en tout cas, triste..

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