Au Maroc, la Fnac et Virgin s’accommodent de la censure

La présidente du Groupe Aksal Salwa Akhannouch, Mohamed Sajid, maire de Casablance et Alexandre Bompard, PDG de Fnac France lors du l’inauguration de la Fnac au Moroco Mall, au mois de décembre.

La présidente du Groupe Aksal Salwa Akhannouch, Mohamed Sajid, maire de Casablance et Alexandre Bompard, PDG de Fnac France lors du l’inauguration de la Fnac au Moroco Mall, au mois de décembre (Photo Le Soir Echos).

Les deux enseignes de produits culturels récemment installées au Maroc ne proposent pas les best-sellers qui critiquent le royaume pourtant en tête de gondole dans leurs magasins français. Petit tour à Casablanca et Marrakech.

Il a la forme d’un Nautilus géant échoué sur la plage. Le Morocco Mall est l’un des plus imposants centres commerciaux du continent dit-on. Ce temple de la consommation au superlatif est à l’image du Maroc d’aujourd’hui, occidentalisé en façade et très consensuel en dedans.

Sous sa verrière monumentale des milliers de Marocains déambulent, fascinés par l’orgie des enseignes internationales de prêt-à-porter et de fast-foods, par son parc de loisirs à l’américaine pour enfants, son aquarium géant et ses jets d’eau façon Vegas. Même les Galeries Lafayette, les grands magasins parisiens très prisés par la bourgeoisie aisée, y ont été transplantés. Mais l’appel à la prière diffusé par mégaphones plusieurs fois par jour rappelle que nous ne sommes pas en bords de Seine, mais sur la corniche de Casablanca.

En face des Galeries Lafayette, la Fnac a ouvert son premier magasin en Afrique. La chaîne française spécialisée dans la distribution de produits culturels y propose toute sa gamme son, image et jeux vidéos.

Sa librairie revendique près de 35000 références «la plus grande du pays» annonce fièrement son site internet. «Des livres jeunesse aux bouquins d’histoire ou de psychologie, il y en a pour tous et pour toutes les bourses» écrivait Le Soir Echos à son inauguration. Vraiment?

Plutôt exigu, son espace est largement dédié à la litterature religieuse. Corans et textes d’exégèse de l’Islam y tiennent une place prépondérante. Des livres d’enfants, de cuisine etc. et quelques romans populaires francophones complètent l’offre mise en valeur. De rares documents d’actualité donnent la part belle aux essais politiques français. Ceux notamment qui traitent de la débâcle de Sarkozy ou de la victoire de Hollande et de ses péripéties conjugales sont exposés en tête de gondole.

«Nous ne l’avons pas en catalogue»

Un vendeur du rayon livres s’affaire à mettre en place des BD de Tintin. L’occasion de le questionner.

-«Bonjour, je cherche «Le roi prédateur», le best-seller sur Mohammed VI paru il y a quelques mois au Seuil»

-«Ah oui, euh, nous ne l’avons pas monsieur»

-«Ah bon? Pourtant il cartonne à la Fnac à Paris»

-«Oui, oui, mais nous ne l’avons pas en catalogue»

-«Pourquoi donc? Il est censuré au Maroc , c’est bien ca?»

-«Je n’ai pas de réponse à votre question, il faut voir avec l’éditeur ou avec le distributeur local»

-«Mais je crois savoir que vous importez directement vos livres, je me trompe?»

-«Ecoutez, nous ne l’avons pas en catalogue, c’est tout ce que je peux vous dire. Il y a «Le jour du roi», si vous voulez une sortie récente sur le Maroc»

-«Je ne cherche pas ce roman mais un essai dont tout le monde parle au Maroc»

-«Désolé monsieur » conclut quelque peu agacé l’employé de la Fnac.

Direction Marrakech. La ville s’est offert aussi un centre commercial avec fontaines et escalators. A Al Mazar situé dans le nouveau quartier touristique et résidentiel, Carrefour a inauguré un nouveau supermarché. Dans la même galerie marchande, Virgin a ouvert ses portes.

Et là aussi, la même scène se répète :

-«Bonjour, je cherche «Paris-Marrakech», paru chez Calmann-Lévy en janvier dernier»

-«Regardez dans le rayon des livres touristiques au fond»

-«Non, non, c’est un livre politique qui traite des relations incestueuses entre élites françaises et marocaines, la presse en a beaucoup parlé vous savez»

Le vendeur piannote un instant sur son clavier.

-«Répétez-moi le titre s’il vous plaît»

-«Paris-Marrakech, luxe, pouvoir et réseaux»

-«Non, il n’est pas disponible»

-«Ah bon, il parle pourtant de Marrakech, je me suis dit qu’ici il serait naturellement très demandé…Et il était classé parmi les meilleures ventes dans votre magasin des Champs-Elysées… »

-«Oui, mais ici il n’existe pas»

Comme pour la presse, les livres qui écornent la sacro-sainte trinité monarchie-religion-sahara sont systématiquement par un bureau de censure du ministère de la communication.  «Il n’y a pas de liste officielle. L’intervention dépend des contenus de chaque livre : omission volontaire ou involontaire de l’expression «Sahara marocain» dans les ouvrages contenant des cartes géographiques, contenu à caractère pornographique, propagande anti-Islam ou encore des livres touchant aux sacralités du pays. Une fois ces livres détectés ou commandés, nous les exposons à Monsieur le ministre pour qu’il décide de leur sort… » avouait une responsable dudit ministère.

«Comme vous embarquez pour Rabat… »

Retour à Paris à la Fnac rue de Rennes. Au rayon Maghreb, les deux livres introuvables au Maroc sont estampillés «Coup de cœur des vendeurs».

A l’un d’eux qui manipule une pile du «Roi prédateur»:

-«Bonjour, ce livre se vend bien n’est-ce pas ?»

-«Oui, beaucoup»

-«Et quel genre de clientèle l’achète?»

-«Je ne saurais vous dire, mais nos clients marocains de passage à Paris en prennent souvent plusieurs exemplaires à la fois, ca c’est sur»

-«Saviez-vous qu’il est introuvable à la Fnac de Casablanca?»

-«Non, en fait je ne savais pas qu’il y avait une Fnac au Maroc à vrai dire»

Aéroport d’Orly-Sud au passage à la caisse dans un kiosque Relay pour l’achat de «Mohammed VI, le grand malentendu» paru chez Calmann-Lévy en 2009: Il en reste encore une jolie pile.

-«Vous voulez que je vous l’emballe dans un papier cadeau? »

-«Non, c’est pour moi»

-«J’ai bien compris monsieur, mais tout le personnel navigant de la Royal Air Maroc me demande de l’emballer. Vous savez, il est interdit là-bas, ils préfèrent être discrets…et comme vous embarquez pour Rabat… Ce sera tout?»

-«Oui, ce sera tout, merci»

Ali Amar

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Posté par le 22/01/2013. inséré dans Médias, Sliders. Vous pouvez suivre les réponses de cet article à travers le RSS 2.0. Les commentaires et les pings sont actuellement fermés.

11 Commentaires pour “Au Maroc, la Fnac et Virgin s’accommodent de la censure”

  1. Diogène

    A l’heure de l’internet,cette stupide censure est encore en vigueur au Royaume Enchanté.Pardon! Ce n’est pas la censure qui est stupide,c’est plutot le Makhzen archaique et arriéré

  2. Républicain

    Mohamed Sajid, maire de Casablanca, dit-on..!
    D’oû il sort, ce type-là ? Un maire dans un pays de démocratie est un homme ou une femme élu(e) par la population. Il est à l’écoute de leurs doléances, de leurs griefs, de leurs réclamations et revendications, afin de les porter aux services concernés du gouvernement, et de veiller scrupuleusement à la satisfaction de ces doléances s’il veut conserver sa place de maire.
    Sinon, il est foutu dehors aux premières élections, par un simple bulletin de vote.

    Ce petit Pinocchio agit comme s’il avait acquis la ville en héritage.
    Il parle avec parcimonie, de façon affectée et pédantesque qu’il vous fiche en rogne dès sa première phrase.
    Qu’est-ce qu’il fout toute la journée ? Qu’est ce qu’il fabrique depuis toutes ces années ?
    La ville est étranglée par la saleté et la pollution.
    Le parc de la ligue arabe agonise. Il le voit tous les jours à partir de son bureau (usurpé).
    Le patrimoine historique est pillé par les coyotes du bâtiment.
    La circulation est chaotique.
    Il n’y a aucune toilette publique, ce qui pousse les gens à faire leurs besoins sous les arcades du Bd Hassan II, et jusqu’aux marches du tribunal ( ce qui est normal en l’absence de toilettes. Les cafés interdisent aux passants d’utiliser les leurs. Il n’y a aucune organisation civique de la vie)

    La ville de Casablanca génère des centaines ou des milliers de milliards par jour. La mairie perçoit des milliards de cette activité titanesque et tumultueuse. Que fait-il avec cet argent ? Qui contrôle le flux de ces sommes incalculables ?
    Personne. Et personne n’est autorisé à les contrôler non plus !

    Car, Casablanca est la chasse-gardée du palais.

    Toutes les combines de pillage et de détournements massifs de l’argent du Maroc par le despote et sa famille passent par cette ville.

    Le petit Pinocchio dans son rôle pédant et ridicule n’est qu’un servile domestique qui canalise le flot du pognon de l’escroquerie royale vers les caisses de Ibn Capone.

    Et comme les autres petits voleurs du régime au service du tyran, il s’en met plein les poches des miettes qui tombent des ces réseaux, et qui se comptent en milliards de dirhams.

  3. poutine

    Normalement les lignes rouges à ne pas franchir sont au nombre de 3. Ne pas critiquer la monarchie, ne pas critiquer la gestion des affaires religieuses et ne pas douter de la marocanité du sahara occidental.

    Mais une quatrième ligne rouge existe bel et bien, c’est critiquer les institutions de l’État, appelés couramment makhzen.

    Cette quatrième ligne rouge a envoyé ces dernières années en prison bon nombre de citoyens qui croyaient en leur pays.

    Mais pour les trois premières lignes rouges que la monarchie a tracé pour dissuader d’éventuels rivaux, elles se sont avérées inutiles. La majorité des marocains aiment leur roi, veulent conquérir le sahara occidental et ne toléreront pas que leur religion soit bafouée.

    En respectant les règles du jeu à la marocaine, on peut même faire des affaires en culture. C’est dingue au pays des restrictions. Mais en étant un marchand de culture c’est réalisable. Il suffit de vendre la culture marocaine, du religieux à profusion et de la bouffe. Une sauce à endormir un éléphant.

  4. JR

    Lol. I had a PDF copy the same week that the « Predateur » book came out, and I made sure that my Moroccan friends got a copy online. The stupid Makhzen is still operating in the dark ages.

    On the other hand, I’m scratching my head trying to figure out FNAC’s business model in Morocco and how they intend to stay operational, especially if they have to pay the astronomical operation cost to be located at the useless Morocco Mall. Moroccans don’t read much. How many books will FNAC need to sell to break even. Very puzzling. It does not make any business sense.

  5. kiff

    j’aime bien lire tes petites investigations Aliiii!! bon courage

  6. faouzi

    Bonjour, Monsieur Amar, et bienvenue ici!

  7. maïeutique

    Heureux de vous relire sur ce site et bienvenue chez vous M. Amar.

    Cachez ce sein que je ne saurai voir dit le faux-dévot. Le déni de réalité c’est pour les bigots. L’hypocrisie fonctionnera tant que la majorité du peuple aura peur et sera dans l’ignorance. Le temps et la technologie joue, fort heureusement contre le système sauf le Deep Packet Inspection que la Gaule vend au Makhzenistan.

    Il y a malheureusement une fracture abyssale entre ceux qui sont doués de l’esprit critique et qui peuvent se faire leur propre opinion et puis ceux qui sont condamnés à 2M, RTM&Co. Les uns peuvent voyager librement et ont accès à l’Internet et à l’écrit en règle général, les autres sont condamnés à la manipulation et à la propagande.

  8. Moujahid

    Oui, oui, oui… bienvenue chez Ali à Ssi Ali !

  9. Youb

    Monsieur ali Ammar, Pourquoi n’avez vous pas demandé après le livre le plus demandé et le plus interdit au Maroc? :  » Notre ami le roi par Gilles Perrault
    ( Livre )
    Gallimard
    Collection Folio Actuel
    1998, 378 p., 7.93 euros
    Première édition : 1990
    ISBN : 2070326950
    Ce lire a été écrit sur la base des renseignements recueillis par Christine Daure-serfaty. Il fait le bilan accablant de 30 ans de règne et de torture à deux heures d’avion de Paris. Ce livre est interdit au Maroc. Paru en 1990, il a provoqué la fureur du roi qui annulera la manifestation franco-marocaine L’année du Maroc en France, prévue cette année-là.
    En 1996, Antoine Gallimard a été expulsé du Maroc. L’éditeur était l’invité des services culturels de l’ambassade de France dans le cadre de « l’opération Folio » et du Salon du livre de Casablanca. S. M. Hassan II ne lui pardonnait pas la publication du livre de Gilles Perrault, Notre ami le Roi.
    Gilles Perrault ne s’est pas contenté de dénoncer les exactions du roi du Maroc de l’époque, il s’est aussi interrogé sur la complaisance à son égard de certains membres des élites françaises…
    « Son règne est bientôt trentenaire et il est l’ami de la France, de ses dirigeants, de ses industriels, de ses élites de droite et de gauche. Roi du Maroc, Hassan II symbolise pour nombre d’Occidentaux le modernisme et le dialogue en terre d’lslam. Mais ces apparences avenantes dissimulent le jardin secret du monarque, l’ombre des complots et des prisonniers, des tortures et des disparus, de la misère. Il règne, maître de tous et de chacun, brisant par la répression, pourrissant par la corruption, truquant par la fraude, courbant par la peur. S’il n’a pas inventé le pouvoir absolu, son génie aura été de l’habiller des oripeaux propres à tromper ceux des étrangers qui ne demandent qu’à l’être. Sa « démocratie » connaît une moyenne de quatre procès politiques par an, plus de cent depuis l’indépendance, avec, chaque fois, une fournée de militants condamnés à mort ou à des siècles de prison. Tortures du derb Moulay Cherif, morts-vivants de Tazmamart, calvaire des enfants Oufkir, nuit des disparus sahraouis… La peur est l’armature de son système. Comme l’enfer, elle a ses cercles. Chacun, quelle que soit l’horreur de son sort, peut être assuré qu’un autre a connu pire. » (présentation de l’époque)
    NB: ceux qui veulent le télécharger,c’est ici: http://www.amazon.fr/Notre-ami-roi-Gilles-Perrault/dp/2070326950
    Quant à cette ‘arnaque qu’on appelle fnac ,c’est une simple bibliothèque du roi fennec …

  10. ouday

    La France pays des droits de l homme; est linventeur ;le protecteur le complice de tous les petits dictateurs empreurs et roi afriains :H2;Kaddafi;Bokassa; Ben Ali.Mouboutou …..

  11. F.L.

    La censure est stupide, je vous l’accorde. Et souvent improductive. Mais de là à faire du livre d’Eric Laurent (qui a bien su profiter des largesses du Makhzen au temps de Hassan II n’est-ce pas?) un livre en tête des ventes, il y a de l’abus manifeste. Allez consulter la liste des bestsellers sur le site de la Fnac France ou d’Amazon et vous verrez qu’il n’y figure pas! Il faut arrêter de balancer n’importe quoi au prétexte qu’on est un opposant déterminé.
    Quant à l’autre bouquin, M. Amar aurait dû avoir le minimum de décence de ne pas en faire état puisqu’il en est le co-auteur. C’est une publicité déguisée et Demainonline devrait lui réclamer un pourcentage sur les ventes. Quel qu’en soit le nombre…

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